Par Nawel Ayadi

Marchandisation de l’intime, fin du secret familial et passivité des participants face à une machine médiatique qui les dépossède de leur propre histoire pour la livrer en pâture au grand public. Tels sont les maîtres mots de la satire « Livret de famille » signée Youssef Ghariani (ESAC). Durant 24 minutes, le réalisateur pose intelligemment les bases de ce glissement progressif de la réalité vers la téléréalité, du sacré vers le profane, au sein d’une famille en proie à une misère multidimensionnelle. Le titre, tout comme les premiers plans du court-métrage, constitue le point de départ de ce basculement.

Le film s’ouvre d’emblée sur l’annonce promotionnelle d’un jeu télévisé intitulé « Livret de famille » dont le gain est d’un milliard de millimes. L’annonce du jeu, prenant la forme d’un spot publicitaire où les produits d’une marque d’eau minérale sont omniprésents, emploie la technique du shockvertising : un présentateur promeut le jeu dans un sourire éclatant et un enthousiasme factice, contrastant cruellement avec son discours évoquant pauvreté, salaires dérisoires, surendettement et menace d’emprisonnement. Le tout est porté par une succession effrénée de plans aux couleurs flashy et kitsch, ponctués de formes géométriques hypnotiques. En mobilisant ce procédé d’antiphrase, le réalisateur dénonce le marketing de la misère, qui n’hésite pas à exploiter les malheurs des autres pour capter l’audience et faire le buzz. La séquence d’ouverture nous plonge ainsi dans la perversité d’une société matérialiste et consumériste qui utilise la télévision pour lancer ses appâts à des spectateurs vulnérables, tant sur le plan matériel qu’émotionnel.

C’est précisément ici que le livret de famille entre en jeu. Car l’un des critères de participation à ce jeu télévisé n’est autre que la généalogie de la pauvreté : la famille candidate doit prouver, son livret faisant foi, son ancrage générationnel dans la précarité, héritée du grand-père, transmise au père, puis aux enfants. Or, le livret de famille est un document officiel, bien réel, presque solennel, délivré par l’État. Il incarne la lignée, le privé, l’intime et le cadre juridique du lien familial. Le jeu télévisé, promettant un gain facile et mirobolant, se transforme au fil des scènes en un espace de téléréalité – ou plutôt en la réalité morbide de la télévision. À l’inverse du livret de famille, la téléréalité incarne l’exhibition, le superficiel, le voyeurisme et l’intimité mise en scène. 

La fiction exhibe la substitution de la mémoire écrite et authentique par le spectacle médiatique instantané, puisque cette famille, misérable matériellement et émotionnellement, décide en apparence de jouer, le temps du tournage, à la famille unie et solidaire; tout le contraire de leur réalité faite d’immoralité, d’irrespect et de brutalité. Tout au long du film, la famille se prête ainsi à un autre jeu, celui du camouflage du cadavre du grand-père. Prête à tout pour remporter le milliard, elle se livre délibérément aux caméras du jeu télévisé, allant jusqu’à livrer les charmes de l’une des leurs au présentateur sans scrupules.

« Livret de famille », le court-métrage, devient ainsi la représentation accélérée du pouvoir de l’argent et de la télévision à réduire la misère familiale en un menu à croquer pour une masse avide de scandales et de linge sale. Il illustre la violation du sanctuaire de la sphère privée par la trash TV – une sphère pourtant bourrée de non-dits, de tabous et de secrets. Mais cette violation est-elle véritablement subie lorsque la famille, pauvre en dignité comme en ressources, consent à jouer une tragicomédie familiale au nom du milliard tant convoité ?