Par Nawel Ayadi
« Il faut soigner l’institution avant de soigner le malade ». Cette phrase de Frantz Fanon résume à elle seule le Colloque célébrant le centenaire de la naissance de ce psychiatre, écrivain et militant politique. Le Border Studies Research Group a ainsi rassemblé à l’Université de Médecine de Sousse, les 21-22 février 2025, des penseurs directement ou indirectement attachés à Frantz Fanon. Qu’ils soient psychiatres, médecins, anthropologues, philosophes, chercheurs, écrivains ou poètes, la pléthore d’intervenants a apporté un éclairage à la fois spécifique et multi-facettes sur cette figure du vingtième siècle, malheureusement méconnue du grand public. Car, Frantz Fanon a très vite saisi les maux qui rongeaient son époque, et l’Humanité plus globalement, faisant de lui un avant-gardiste, que l’Occident en général, et la France en particulier, n’ont pas eu trop envie de focaliser les projecteurs dessus.
L’Homme est malade, mais la société est malade, aussi. L’individu est malade, mais les institutions sont malades, aussi. Les participants au Colloque ont ainsi abordé ces maux individuels et collectifs à travers une plongée dans la pensée de Fanon. La psychiatrie, en premier lieu, la lutte anticoloniale, ensuite, l’égalité entre tous, enfin. Mais, le Colloque a également été l’occasion de (re)découvrir Frantz Fanon, l’homme. Ce français, à la peau noire, venu de Martinique, confronté à un racisme qui ne disait pas son nom, dans son propre pays – ou ce qu’il pensait être son pays –, prenait conscience très vite des affres du colonialisme, en Afrique du Nord entre autres, là où il allait vivre avant de décéder.
‘Fanon’, le film – une parenthèse contre l’oubli
C’est à travers le long-métrage Fanon d’Abdennour Zahzah, projeté en clôture du Colloque, que la multidimensionnalité de Frantz Fanon prend toute sa mesure. Bien que temporellement limité à la période de son exercice en tant que médecin-chef à l’Hôpital psychiatrique de Blida-Joinville (1953-1957) en Algérie, le film exhibe Frantz l’homme, qui façonne Fanon le concept.
Cette fiction à dimension documentaire sortie en 2024 et réalisée en noir et blanc, reflète la binarité dans laquelle baignait Fanon, malgré lui. Lui, le noir évoluant dans un monde de blancs, depuis son départ de Martinique pour poursuivre ses études en France métropolitaine puis, pour travailler en Afrique du Nord. Lui, le médecin psychiatre ‘colon’ soignant des malades colonisés. Lui, le français en parlant pas la langue arabe, traitant des malades qui ne maîtrisent, eux, que la langue arabe. Bref, Frantz Fanon a dû conjuguer les oppositions qu’il incarne, pour en faire un terrain d’expérimentations des limites de l’être humain et pour questionner ses propres valeurs et convictions.
Le film évolue en silence, de bout en bout. La musique est presque bannie, sauf, par exemple, lorsque le chanteur recruté par Fanon joue au luth dans le café maure du pavillon des malades algériens, pour surligner le fond au détriment de la forme. Car Fanon dépasse la forme. Fanon est un puits sans fond.
Bien que de nature différente, les intersections entre le film et les différentes sessions de ce Colloque ont été multiples et quasi-convergentes.
Fanon, le concept – une intersectionnalité avant l’heure
Frantz Fanon est un condensé de différences. Il synthétise à lui tout seul la notion d’intersectionnalité, pourtant apparue bien plus tard, dans les années 1980. Selon la juriste féministe Kimberlé Crenshaw, à l’origine de cette notion, les individus subissent l’intersectionnalité lorsqu’ils sédimentent simultanément plusieurs couches de discriminations associées au genre, à la couleur de peau, à la catégorie sociale etc. Frantz Fanon, une trentaine d’années plus tôt, cumulait déjà plusieurs couches de différences. Noir, porte-drapeau d’une nouvelle École de psychiatrie contestée, militant anti-colonial (lui, venant d’un pays colonisateur), Fanon symbolise une forme d’intersectionnalité qui lui a permis à son tour de détecter celle des autres. En subissant lui-même le rejet de ses différences, il a pu développer une capacité à saisir l’intersectionnalité des autres et à nourrir une sensibilité aux systèmes d’oppression des autres. Dans le film Fanon d’Abdennour Zahzah, cette sensibilité est affichée et cette capacité est palpable. Le martiniquais, ayant connu le racisme en allant en France métropolitaine, a très vite perçu la portée discriminatoire du traitement des malades dans l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville. On le voit découvrir à sa prise de fonction le cloisonnement minutieusement mis en place, par ses prédécesseurs et ses collègues, afin de séparer les locaux des colons. Ceci nous renvoie à l’intervention de Jihen Ben Thabet, professeur en psychiatrie, qui évoque la violence symbolique qu’implique la colonisation, et qui consiste à « fragiliser et à humilier la victime en ancrant un apartheid social ». Le traitement des malades avant l’arrivée de Fanon, s’apparente visiblement à ce type de système séparatiste. Plus largement, le ‘pavillon des musulmans’, les ‘français d’Algérie’, les ‘français de Paris’, autant d’expressions stigmatisantes prononcées par les différents protagonistes du film, et qui en disent long sur la fragmentation identitaire provoquée par la colonisation. Fanon a très vite compris également que l’identité des colonisés est encore plus fragmentée que celle des colons, conduisant à des expériences de racisme complexes.
Le racisme, parlons-en. Il ne peut être vécu indépendamment d’autres dimensions telles que le genre ou la classe sociale ou l’origine ethnique. Les malades du ‘pavillon des musulmans’ paient ainsi cash leur statut de malades mentaux, d’Algériens, mais surtout de…colonisés. Et là, la force de Fanon est d’avoir compris ce cumul de facteurs discriminants, le caractère exponentiel de leur intersectionnalité et son poids sur leur traitement en tant qu’individus.
En quoi le statut de ‘colonisés’ est une dimension parmi d’autres de l’intersectionnalité ? Fanon s’est insurgé très tôt contre l’École d’Alger de psychiatrie coloniale et l’approche neuro-psychiatrique. A son arrivée à l’hôpital Blida-Joinville, l’École d’Alger était prédominante et populaire chez les praticiens de la psychiatrie. Comme l’a bien rappelé dans son mot d’ouverture du Colloque, Wael Garnaoui, maître-assistant en psychologie, à travers cette affirmation non moins choquante : « pour l’École d’Alger, le Nord-Africain est un primitif, l’Algérien est un criminel né ». Ainsi, le malade du ‘pavillon des musulmans’ de l’Hôpital de Blida-Joinville, de par son statut de colonisé, est un « primitif, un criminel né ». Et l’on se rend compte, à travers l’hommage rendu par Achraf Chedli-Debbiche à son feu père Salem Chedli, « première figure de la psychiatrie décoloniale tunisienne », que le schéma séparatiste de l’Hôpital de Blida-Joinville était analogue à celui de l’Hôpital de Manouba durant le ‘Protectorat’ français en Tunisie. La professeure a ainsi rappelé la séparation opérée, à cette même époque, entre aliénés français et aliénés tunisiens, appelés ‘arabes’ ou ‘musulmans’.
Mais également, et comme le note la psychiatre Jihen Ben Thabet, « souvent, les dominés ne se révoltent pas contre la violence symbolique coloniale ». Les ‘dominés’, ici, sont aussi bien les malades, impuissants vu le traitement neuro-psychiatrique qu’ils subissent, que le corps soignant algérien, que l’on voit, d’ailleurs dans le film, moquer voire résister, au début, à l’approche institutionnelle que Fanon a voulu imposer. Nous ne sommes pas loin d’Etienne de La Boétie et de ‘son discours de la servitude volontaire’, évoqué par Jihen Ben Thabet dans son allocution.
Selon Salah Mosbeh, professeur de philosophie, Fanon avait un projet clair, celui de trouver « comment nous libérer collectivement, nous les êtres colonisés ». Et c’est à travers son métier, et son frottement avec les populations colonisées, que Fanon a essayé de développer des propositions concrètes, réponses à cette question et rempart à l’intersectionnalité. Et ceci est tangible dans le film d’Abdennour Zahzah, puisque Fanon y incarne une force de propositions, aussi bien sur le plan professionnel que socio-politique. Il commence ainsi par réformer le fonctionnement du ‘pavillon des musulmans’. Il demande à rompre avec le rituel de Noël fêté par des malades musulmans et instaure leur réinsertion dans la culture locale en respectant leurs propres fêtes religieuses musulmanes. Son collègue médecin français né en Algérie, voit d’un mauvais œil cette incursion rebelle. « On cède à Fanon le pavillon des musulmans. On verra ce qu’il pourra y fêter… » dit-il d’un ton moqueur dans le film. Cette phrase témoigne de l’ancrage intellectuel et comportemental de l’École d’Alger dans les esprits de l’administration coloniale où l’effacement de l’identité locale était devenu un automatisme. Et c’est là où la phrase de Fanon prend tout son sens : « Il faut soigner l’institution avant de soigner le malade ». Fanon propose, entre autres, de créer un hôpital du jour où le malade n’est pas interné, un système pas très couteux, plus flexible et surtout plus humain. Chose qu’il n’a pas réussi à imposer plus tard durant un an à l’Hôpital Razi à Tunis, à l’occasion de son installation en Tunisie en 1957, mais qu’il a pu mettre en place plus tard à l’Hôpital Charles Nicolle de Tunis.
Frantz – de l’homme à l’humaniste
C’est à travers le film Fanon que Frantz l’homme se révèle. Il est le mari, certes débordé, mais aimant. Il est ce futur père extrêmement content à l’annonce de la grossesse de sa femme. Il est ce père impatient de retrouver sa petite fille nouveau-née. Abdennour Zahzah semble vouloir nous dire que Frantz est tout simplement un homme ordinaire. Vivant dans la coquette maison – logement de fonction – au sein même de l’établissement psychiatrique, Frantz est aussi au contact permanent de ses malades et surtout de la colonisation incarnée par ses collègues médecins, qui sont français. Cette même maison a été depuis transformée en musée ouvert au public, en reconnaissance pour cette figure ayant vécu trois ans à Blida. Miloud Yabrir, écrivain et psychiatre algérien et ayant joué dans le film d’Abdennour Zahzah, nous informe que l’hôpital en question est actuellement opérationnel et abrite toujours les trois ateliers créés par la Fanon : couture, café maure et terrain de foot. Le réalisateur n’a pas manqué de mettre en exergue l’implémentation de cette estampille fanonienne. On voit, à plusieurs reprises, les ouvriers de l’hôpital tracer les frontières blanches du terrain de foot, les hommes malades y jouer, les femmes malades coudre leurs propres vêtements, et les hommes malades jouer aux cartes autour d’un café et au son du luth du chanteur recruté par Fanon.
Tout au long du film, le spectateur oscille entre Frantz l’homme et Frantz l’humaniste. La frontière est d’ailleurs très fine. A travers plusieurs scènes, le réalisateur distille les manifestations de l’humanisme de Fanon. Son rapport au malade est totalement renouvelé. Il bouscule les normes. Il redistribue les cartes de la psychiatrie au mépris des codes de l’École d’Alger. Il injecte des doses d’humanisme dans un traitement de malades que l’on peut considérer comme inhumain, mais qui, à l’époque, était normalisé.
Abdennour Zahzah enfonce le clou dès le début du film. La scène inaugurale est inconfortable pour ne pas dire insupportable. L’électrocution de la jeune femme malade est atroce. Elle, qui voulait échapper à son enfermement, se retrouve sur une table métallique recevant des doses d’électricité pour l’assommer. Vient un jeune médecin noir décréter aux infirmiers de communiquer avec les malades, dans leur langue, de créer un café pour les réunir, et de recruter un chanteur local jouant au luth pour les divertir. Comme l’a si bien décrit l’historienne Kmar Ben Dana dans son intervention : « Fanon a introduit du désordre dans la routine du quotidien psychiatrique ». Au-delà de son humanisme exprimé dans le cadre professionnel, Frantz n’hésite pas à le prolonger dans sa vie privée. Le film est éloquent à ce titre. Le médecin n’hésite pas à héberger une patiente ‘algérienne’ qu’il considère guérie mais reniée par sa mère française adoptive, de l’intégrer dans son foyer comme aide-ménagère, pour constater plus tard qu’elle avait quasiment accédé au statut de membre de la famille.Humanisme et colonisation, on est à la limite de l’oxymore. Sauf que Frantz Fanon a su contrecarrer cet oxymore en combinant Fanon le médecin et Frantz l’humaniste, malgré la résistance de ses collègues, et du corps soignant, en grande majorité algériens, donc colonisés. Abdennour Zahzah a eu l’intelligence de relater cette résistance paradoxale, histoire de conférer à son film une lecture critique aussi bien du colon, que du colonisé qui, par les mécanismes de vassalisation opérés par la colonisation, endure une forme d‘épistémicide’ silencieux décrit par Salah Mosbeh comme « un génocide épistémique visant à détruire toutes les cultures locales ». Dans le film, Fanon s’applique à rendre aux malades locaux leur identité confisquée, en les appelant par leurs prénoms originels, en leur réappropriant leurs habits, et en leur donnant accès à leurs rituels, même les plus ésotériques. C’est probablement aussi une manière pour le réalisateur d’être en phase avec la pensée fanonienne, une pensée profondément humaniste malgré une certaine étiquette violente propagée à l’occasion de sa lutte anti-coloniale…N’est-ce pas Fanon l’écrivain qui, dans son livre Les Damnés de la terre, ne disait plus ‘je’ mais ‘nous les algériens’ ?

