Par Anis Kriaâ
Long-métrage « Promis le ciel » de Erige Sehiri
Dans un espace de transit, les existences se superposent souvent sans se croiser. Pour les moins favorisées, exister sans être visible n’est pas simple. La logique du provisoire rend cette attitude relativement possible. Mais lorsque le provisoire s’étend au-delà de son ontologie, les existences risquent de se bousculer, voire se heurter, à l’altérité ou bien à l’autorité.
Dans la trame narrative du film, Marie, Naney, Jolie, la petite Kenza, et par ricochet les faux-alliés, Foued et le propriétaire tunisien (incarné par Mohamed Hessine Grayaâ), créent spontanément les dynamiques d’une sociologie du transit, dans une dimension quasi clandestine de l’espace tunisois. Dans ce contexte, l’antagonisme inévitable entre « Communauté » (subsaharienne) et « Autorité » (tunisienne) est intelligemment approfondi par la greffe d’une question de garde. Quoi de mieux pour jauger si un milieu donné est sûr pour accueillir un enfant non-accompagné survivant de surcroît d’un naufrage.
Les manifestations d’une sociologie singulière sont légion : solidarités éphémères mais nécessaires, magouilles dictées par une économie de survie, « maquis » improvisés, promesses de traversées dans un sens ou l’autre et espoir d’être « dans le prochain convoi ». Le scénario s’avère généreux, mais plus qu’il n’en faut. Parfois on ressent dans l’abondance des personnages une allure d’inachevé. La profusion des champs et contre-champs et quelques tirades-clichés comme celles sur l’origine étymologique du mot « Africa » et sur le gâteau « africain » donnent une impression de bavardage. Mais chaque nuage ayant une ligne argentée, l’un des apports de ce long-métrage de fiction est son volet documentaire accessoire, inhérent à un monde peu visible par définition autant que par obligation.
Afin de diffuser cette sociologie du transit dans l’univers de son film qui atterrit à Carthage auréolé d’un Grand Prix décroché à Marrakech, Erige Sehiri s’appuie sur un découpage de l’espace qui repose sur les règles de l’art cinématographique. Des « intérieurs » chaleureux et intimes contrastent a priori avec un « extérieur » toujours menaçant et presque furtif à la faveur d’un travail sur la profondeur de champ qui isole souvent les personnages de leur environnement physique. Toutefois, au fur et à mesure que l’arc narratif évolue, ledit découpage n’échappe plus à la dynamique transitoire : les « intérieurs » de la communauté sont fouettés par la discorde et un autre « intérieur » est démasqué ; celui de l’appareil répressif d’un État, espace emblématique de toutes les violences.
Cela étant, et comme par un effet de contagion ou d’infiltration, le point de vue de l’auteure ne semble pas étanche aux turbulences de la fable. Dans Promis le ciel, le spectateur risque d’éprouver une sérieuse difficulté à se positionner en fonction d’un point de vue construit qui le guide du début à la fin. Serait-ce le fruit de l’auto-identification plurielle d’une fille de la diaspora qui mène comme ses protagonistes une vie de transit ? Par ailleurs, le fait de mettre en sourdine la question de l’exportation des frontières du Nord vers le Sud pourrait fournir une autre piste de réflexion. Privé d’horizon ou de « ciel » légitime (pour des raisons de production?), le regard cinématographique se renferme lui-même dans une étroite zone de transit, manquant ainsi de globalité. Une mécanique de soupape devient nécessaire pour faire chuter la pression et empêcher ainsi de franchir la frontière.

