Par Nawel Ayadi
Long-métrage « La voix de Hind Rajab » de Kaouther Ben Henia
L’appel au secours est un acte des plus dramatiques. Il devient incommensurablement tragique lorsque l’on sait qu’il émane d’une personne dont on connait à l’avance le sort fatal. Il devient physiquement insupportable et accablant lorsque l’on sait qu’il sort de la bouche d’une fillette de cinq ans qui incarne l’innocence même, et ce à plusieurs niveaux. Il devient déchirant lorsque l’on sait que la voix derrière cet appel est réelle, authentique, non fabriquée, éradiquant tout espoir d’une exagération artificielle. Voici donc les imbattables ingrédients de la recette du succès médiatique du film La voix de Hind Rajab de Kawther Ben Henia. La recette se résume en un mot : l’archive.
Ayant raflé six prix à la 82ème édition du Festival International du Film de Venise en 2025, ce one-set movie franco-tunisien de 89 minutes, concourt aux 36èmes Journées Cinématographiques de Carthage et représentera la Tunisie aux Oscars de 2026 dans la catégorie ‘Meilleur film international’.
L’archive sonore : le véritable héros de la tragédie humaine
Faisons un petit exercice d’imagination. Si cette bande sonore de l’appel de détresse de Hind Rajab, enregistrée par le Croissant Rouge palestinien, n’existait pas ou n’avait pas été mise à la disposition de la réalisatrice, le film aurait-il vu ou pu voir le jour ? Peut-être que oui, mais il n’aurait jamais eu cette portée émotionnelle collective, allant même vers l’universalisme. Il lui aurait manqué son vecteur principal de légitimation : l’empreinte factuelle. Il est difficile d’imaginer qu’un spectateur ou une spectatrice, quelle que soit son origine, son idéologie ou sa religion, reste insensible à ce poignant appel de détresse, avéré et d’une réalité criarde, celle d’une tragédie humaine vécue en live streaming. Rappelons que le Croissant Rouge, désespéré par l’inertie des responsables qui ont la main sur le sauvetage de la petite Hind, a décidé de diffuser cet appel sur les réseaux sociaux dans l’espoir de les faire bouger et d’ouvrir une brèche d’espoir pour sauver l’enfant. L’appel enregistré évolue ainsi d’une archive sonore pour devenir le personnage principal du film. La réalisatrice dissèque cette bande de vie enregistrée, la décompose en d’interminables minutes voire secondes, obligeant les spectateurs à plonger dans un visionnage immersif de la lente agonie de Hind, basé uniquement sur sa voix, omniprésente du début jusqu’à la fin du film. Au sens propre, le visionnage immersif fait appel à des technologies de pointe telles que la réalité augmentée, la réalité virtuelle ou des écrans spéciaux. Dans La voix de Hind Rajab, la réalisatrice s’est appuyée sur une archive sonore.
Une restitution théâtralisée plus qu’une docu-fiction
La phrase « Inspiré de faits réels » annoncée au début du film place les spectateurs dans une forme de confusion. Mis à part l’échange de paroles entre Hind Rajab et ses interlocuteurs du Croissant Rouge, quelle est la part du réel dans ce film ? Un film basé sur des faits réels n’est pas un documentaire. C’est une fiction qui s’approprie une histoire vraie. Le film est davantage une restitution qu’une véritable docu-fiction car, au sein du huis-clos dans le centre d’appel du Croissant Rouge de Ramallah, aucune histoire n’a été tissée au-delà du tragique appel de Hind Rajab. La restitution au cinéma est une œuvre de fiction qui s’inspire de faits réels mais qui s’autorise de la dramaturgie, des dialogues, des compressions temporelles. La bande sonore du Croissant Rouge est ici le socle de la restitution. La voix innocente, fragile, douce mais extraordinairement mature, de la fillette de cinq ans, est d’une puissance telle qu’elle phagocyte littéralement tout ce que la réalisatrice a tenté de tisser autour d’elle. Cette restitution est d’autant plus affirmée dans la scène proche du dénouement du film où les images fictives filmées par la réalisatrice se superposent avec celles, réelles, filmées par le smartphone de l’une des bénévoles du Croissant Rouge lors des échanges avec Hind. Une certaine théâtralisation s’empare ainsi du récit. En fusionnant les images réelles du smartphone et les images filmées par la caméra, la réalisatrice met subtilement en scène le réel. Le téléphone devient ainsi l’interface entre les spectateurs pris dans l’engrenage d’un sas dramatique totalement déconnecté d’une réalité spatio-temporelle. Seules les interminables minutes d’attente du probable secours de Hind deviennent leur référence. Soudain, la réalisatrice décide de les extraire de ce moment de haute tension où la vie-survie de Hind se joue, pour leur montrer un à un les visages des vrais protagonistes de cet épisode dramatique, rappelant ainsi le défilé des acteurs qui clôt une pièce théâtrale, qui n’est en réalité qu’une funeste tragédie humaine. Une sorte de salut final avant l’épilogue du film, qui annonce le sort de Hind.

