Par Nawel Ayadi

Court-métrage « Tomates maudites » de MarwaTiba

« Avant, mon passe-temps favori était de manger des tomates crues. Depuis que je cultive la tomate, je hais ça ». Ces propos pourraient être la punchline du court-métrage Tomates maudites de Marwa Tiba, tant ils reflètent la pleine conscience de l’apprenti-agriculteur du fruit empoisonné qu’il est en train de produire. Cette nouvelle haine du fruit est double : alimentaire et comptable.  

Un apprenti-comptable

Au-delà du cas particulier de la tomate, véritable gouffre hydrique, ce documentaire de 23 minutes questionne le métier d’agriculteur. Et l’on se rend compte très vite que le mot est galvaudé et que le sens est perdu dans les artifices de l’industrie agro-alimentaire. Qu’est-ce qu’un agriculteur si ce n’est un amoureux de la terre et de ses produits, soucieux de la durabilité de la première et de la qualité des seconds ? Ce que l’on a vu dans la séquence d’exposition au début du film, c’est davantage un candidat au mariage qu’un véritable agriculteur. La charge du fardeau social pèse lourdement sur ses frêles épaules de cultivateur perdu dans sa comptabilité en pagaille. Désemparé, désabusé, adossé à un mur cimenté avec en arrière-plan le champ désertique où sont plantées ses tomates, le cultivateur égrène les opérations de calcul mental ou sollicite la calculatrice de son vieux téléphone portable pour faire les comptes, non pas de son exploitation agricole, mais de sa future cérémonie de mariage. Ce n’est plus l’apprenti-agriculteur qui parle, mais un apprenti-comptable qui cultive des tomates pour rouler, le plus rapidement possible, sur l’autoroute du profit. Et l’on peut se poser légitimement la question de la pertinence de planter un fruit aussi gourmand en eau, dans un environnement qui souffre visiblement d’un manque d’eau flagrant, voire de sécheresse.

Le fruit ‘maudit’ du mariage 

Se marier. À tout prix. Quitte à manger et faire manger un fruit infect. C’est in fine, le credo du candidat au mariage. Entre les nombreuses scènes de sacs empilés de DAP et d’engrais chimiques, de barils remplis de pesticides dilués dans l’eau, le candidat au mariage et son associé en quête d’une richesse rapide, sont perdus dans leurs dosages, mélanges en tout genre. La future épouse est le fil conducteur du documentaire. Telle un fantôme, on ne la voit jamais mais elle est en filigrane de toutes ses conversations. Tous les hectares de tomates plantées et gavées de produits chimiques en tout genre, servent avant tout à faire du bénéfice, pour acheter la viande nécessaire – 800 kilos à peu près – à la cérémonie du mariage. Celle-ci doit être à la hauteur des attentes de la tribu de sa future femme. Difficile de ne pas voir dans ce court-métrage une mise à nu de la dimension socio-économique sous-jacente au métier d’agriculteur et aux codes culturels qui le commandent. Dans certaines contrées où le contexte tribal n’a jamais véritablement disparu, la fête nuptiale revêt une importance majeure. Une forme d’exhibitionnisme s’est développée, ces dernières années, autour des cérémonies de mariage, étalées sur les réseaux sociaux dans une compétition où l’argent, cash, coule à flots. 

Bien que vingt minutes soient insuffisantes pour traiter de la complexité du métier d’agriculteur, ce documentaire tunisien qui est en sélection officielle de la compétition des courts-métrages des 36èmes Journées Cinématographiques de Carthage, a le mérite de déconstruire, de manière aussi réaliste que contemporaine, le mythe de l’agriculteur passionné. Un mythe qui s’effondre pour être remplacé par celui de l’immigré clandestin.