Par Nawel Ayadi
Court-métrage « Pierre-Feuille-Ciseaux » réalisé par Cherifa Benouda
S’il y a une entité qui trimballe une meule de clichés négatifs comme un prisonnier traîne un boulet accroché à sa cheville, c’est bien l’administration publique. Ces clichés, directement puisés dans une réalité amère, frôlant souvent et paradoxalement la fiction, sont devenus du pain béni pour une jeunesse désabusée qui y a trouvé une matière féconde pour tourner en dérision ce mastodonte, étape incontournable de leur évolution personnelle, professionnelle et sociale.
En témoigne le court-métrage Pierre-Feuille-Ciseaux de Cherifa Benouda de l’ESAC, comédie burlesque muette d’un quart d’heure, satire de cette réalité administrative encore plus surprenante tous les jours. Quoi de plus ahurissant, en effet, que de demander à un jeune homme amoureux d’apporter un “exemplaire de son comportement exemplaire” dûment tamponné par un ou une anonyme de ce mammouth pour pouvoir se marier avec celle qu’il aime ?
Les spectateurs suivent ses péripéties dans les méandres de ce mammouth qui a cette étiquette d’écraser les rêves des jeunes, comme le suggère le plan en contre-plongée montrant la tête du jeune homme minuscule face à l’immeuble de l’administration publique. Car les jeunes savent ce qu’ils risquent de subir en entrant dans ce genre de bâtiment : pas mal de dénigrement, une bonne dose d’essoufflement et beaucoup de désillusions. La pantomime narrative est d’ailleurs excellemment servie par le jeu juste et précis du jeune acteur, rythmé par une musique non diégétique assez en symbiose avec l’évolution des événements. Un personnage qui a l’apparence de Roberto Benigni dans sa coupe de cheveux et ses vêtements amples, et la gestuelle de Chaplin ou de Keaton. Dans un univers rappelant celui de Wes Anderson, le candidat au mariage passe d’un couloir à un autre, d’un bureau à un autre, en quête de ce fameux tampon de l’exemplarité. Bien qu’absurde, il est bien déterminé à réussir à décrocher ce certificat de bonne conduite. La réalisatrice pointe d’ailleurs le ridicule de la demande qui est paradoxalement délivrée par des agents administratifs, loin d’être exemplaires. Cette critique des fonctionnaires, de leurs fainéantise, mauvaise humeur et paresse, est perceptible dans la scène du bureau où le téléphone est en permanence décroché, où les agents administratifs mangent de manière boulimique et où la déchiqueteuse crache des lamelles de papier en continu. Voilà comment une scène résume tous les maux d’une administration publique qui se délecte d’avorter les rêves les plus élémentaires de la jeunesse d’un pays.
In fine, ce n’est plus la réalité qui frôle la fiction mais la fiction qui frôle la réalité, une réalité qui surpasse la fiction.

