Par Kaouther Khlifi
Long-métrage « Where the wind comes from » de Amel Guellaty
Eya Bellagha s’appelle Elyssa, comme une certaine reine venue de Tyr, et comme elle, elle est belle et vagabonde. Elle est à l’affiche de Where the wind comes from, premier long métrage de Amel Guellaty, aux côtés de Slim Baccar, dans le rôle de Mehdi. Elyssa et Mehdi sont des enfants de quartier, liés par cette forme de fraternité de proximité qui va de suite évacuer, chez le spectateur, la tentation d’appliquer le prisme de la séduction amoureuse à la relation qui lie les personnages. Nous sommes ainsi poussés à imaginer une autre qualification à l’intimité qui les unit, non sans être rattrapés par ce que nous pouvons trouver ambigu dans la volonté qu’a cette nouvelle génération à vouloir redéfinir les normes relationnelles traditionnelles.
D’une scène l’autre, le film commence par nous distiller des éléments informationnels qui vont nous aider à donner consistance aux protagonistes, parce que c’est ainsi qu’est porté le film, principalement par les substances d’Elyssa et de Mehdi, faisant de Where the wind comes from un character-driven movie. Elyssa, qui s’apprête à passer son bac, est, malgré son jeune âge, une meneuse de famille. On comprend que son père est mort et on ne voit sa mère que furtivement, réduite dans son petit coin, le regard à peine levé sur une caméra plongeante qui ajoute à son effacement. Dépressive, éventuellement, démissionnaire, certainement. La jeune fille, qui semble s’être très tôt familiarisée avec le sens de la responsabilité et de la décision, s’occupe aussi de sa jeune sœur, avec beaucoup de bon vouloir faire, mais toujours avec cette inévitable impertinence de l’âge. Mehdi, lui, a trois à quatre ans de plus qu’elle. Une maîtrise d’informatique en poche et un grand talent de dessinateur couché entre les pages de son carnet de dessins. Le jeune homme tourne pourtant en rond, vaporeux, ne voyant pas plus loin que son nez.
Le déclic va s’amorcer au tournant d’une rue, sur le mur d’une bâtisse. Une affiche. Un concours de dessins à Djerba et une résidence artistique à Berlin. Et comme cette certaine reine venue de Tyr qui va écrire la grande histoire avec une peau de taureau, Elyssa, pour la petite histoire, va prendre la bête par les cornes. La machine se met en route et, avec elle, une voiture ‘’empruntée’’ au caïd du coin. Mehdi, lui, va presque se faire empoigner pour accepter de la suivre, pour son bien à lui, pourtant. Le film entre dans sa dimension de road-movie, non sans une pointe de suspens, et pour Elyssa, Road 66, n’est plus ce banal poster plaqué sur la porte de l’armoire de sa chambre. Chemin et cheminement font alors faire un bout de bitume ensemble, nous révélant, à chaque kilomètre traversé, un élément après l’autre du conflit intérieur qui ronge l’un et l’autre des personnages, à cette étape charnière de leur vie qui veut qu’on commence à aspirer à mieux, à vouloir construire des châteaux en Allemagne. Plus clairement, on prend conscience des grandes facultés de rentre-dedans d’Elyssa, de ses capacités de débrouillardise, la débrouillardise quand manquent les ingrédients de construction dans une société en mal de fondements et de fondations. Et comme il n’existe pas de route qui ne soit pas secouante, Berlin via Djerba va, elle aussi, faire son beurre, maturation des personnages à la clé. Mehdi, lui, a longtemps marché dans les pays d’Elyssa Sur l’affiche même du film – et sur plusieurs autres photos du tournage – on le voit la regarder pendant qu’elle regarde devant. Elle cherche son cap à l’horizon, pendant qu’il cherche le sien en elle. Et, chemin faisant, on le verra aller peu à peu vers son moment d’éveil (toute boucle émancipatrice a besoin de son premier cap de franchi). On le verra sur un chemin qu’elle ne lui a pas montré. Le concours, c’est dead, mais qu’importe, la secousse a payé. Elyssa, de son côté, va rouvrir les portes de l’atelier de son défunt père, peut-être se réconciliera-t-elle avec ce qu’elle a toujours fui.
Where the wind comes from est un 100 minutes transformationnel qui a séduit le comité de sélection du Festival du film de Sundance, aux Etats-Unis et remporté le prix du meilleur film arabe au Festival d’El Gouna 2025. Il compte parmi les neuf films tunisiens en lice à la 36ème édition des Journées Cinématographiques de Carthage 2025.

